Les constellations scintillaient dans le ciel d'encre et pourtant il faisait nuit noire dans la Forêt Frah'l quand se profila une silhouette. Une grande femme belle et svelte, s'avançait, épuisée par le long chemin qu'elle venait de parcourir. Sa longue chevelure rousse lui tombait sur les hanches en boucles légères et ses yeux émeraudes fouillaient la nuit, affolés par un danger invisible. Son visage était digne, fin et pâle. Tout en elle était beauté mais elle paraissait anxieuse. Elle ressemblait étrangement à une elfe mais de sa longue robe blanche dépassait deux grandes ailes fragiles et dorées. Il s'agissait d'une fée. Les fées étaient rares dans cette partie de Isl'ah Ekleïa. Elles étaient connues pour leur grande beauté et celle-ci l'était plus que quiconque, malgré ses traits tirés par la fatigue et la peur. Arrivée au milieu d'un endroit plus accessible que les autres elle s'arrêta et s'asseya. Elle paraissait extrêmement fatiguée. Elle soufflait sans cesse et ses yeux restaient en constante agitation. Elle tentait d'échapper à quelque chose ou à quelqu'un.
Mais pourquoi?
Tout à coup elle poussa un hurlement de douleur si puissant que les quelques animaux qui sommeillaient là s'enfuirent dans un même élan. Elle tenta de se contrôler il ne fallait pas qu'on l'entende. Après une bonne heure de souffrance des pleurs troublèrent un peu plus le calme de la forêt : elle donnait naissance à un enfant. Elle le prit entre ses mains et le blottit tendrement sur sa poitrine. Mais elle poussa à nouveau des gémissements, à moitié en pleurs : elle mettait au monde des jumeaux. Après un ultime effort une deuxième petite tête fit son apparition. Elle le serra alors dans ses bras tout près du premier. A la différence de son "aîné", ce nourrisson n'avait pas poussé le moindre cri. A présent, ils étaient d'ailleurs tous deux étrangement calme : ils observaient leur mère, à bout de souffle, sans aucune réaction apparente. Quant à elle, malgré son immense fatigue, elle était fascinée par ces deux paires d'yeux qui la fixaient. Le premier enfant avait les yeux très foncés, d'une couleur ébène fascinante, quant à l'autre il avait le regard de sa mère, d'un vert émeraude éclatant.
Le temps semblait s'être arrêté, la lumière de la pleine lune éclairant les visages paisibles des trois fées. Mais soudain, une flèche vint déchirer le silence de la nuit, et se planter contre le chêne où s'était installé la jeune mère. Les enfants se mirent à hurler et la jeune femme se leva d'un bond en scrutant toute la forêt. Cinq silhouettes se montrèrent alors, armées d'arcs et d'épées et encapuchonnées dans de grandes capes noirs qui claquaient sous les assauts du vent. L'une d'elles s'avança et parla d'une voix glaciale et mécanique à l'adresse de la belle créature :
-Et bien ma jolie, t'enfuir de cette manière, quelle audace! Mais tu a eu le temps de mettre au monde tes petits monstres et c'est une bonne chose... Donne nous les enfants et tu auras la vie sauve.
La fée fit deux pas en arrière et prononça des paroles inaudibles. Un jet de flammes jaillit alors de sa paume et transperça l'un des autres agresseurs en plein coeur dans un bruit assourdissant. Une pluie de flèches s'abattit sur elle alors qu'elle disparaissait dans la nuit.
-EMPAREZ-VOUS D'ELLE!! hurla le premier, qui semblait être le meneur de l'expédition.
Les quatre guerriers suivirent alors la trace de la belle à travers cet univers austère, entre les herbes hautes. Malgré toutes ses courageuses tentatives pour les repousser ils gagnaient du terrain. La nuit était agitée par les cris stridents des nouveaux-nés que la femme tentait de protéger tant bien que mal. Tout à coup, après une course éreintante à travers la forêt dense, elle trébucha contre une racine et échappa un des enfants en tombant face contre terre. Le chef de la troupe l'amena jusqu'à lui grâce à un sortilège et la fée fit un brusque demi-tour vers lui, affalée sur le sol les yeux implorants tout en protégeant son dernier petit. L'homme la menaça alors de son arc et lui lança une nouvelle menace d'une voix encore plus dure :
-Dernier avertissement ma jolie avant que je perde mon calme : donne nous les DEUX enfants!
-Non je vous en supplie, par pitié ils n'y sont pour...
-Je me fiche pas mal de ta pitié, chienne! coupa l'homme avec énervement.
Et de rage il abattit un coup d'épée terrible dans le dos de l'enfant que tenait encore la mère. Celle-ci poussa un hurlement strident mêlé de larmes qui étouffait le cri du nourrisson, et deux petites ailes ensanglantées tombèrent sur le sol. Alors dans un dernier effort elle bondit sur ses jambes frêles et tremblantes et brandit son enfant à bout de bras en hurlant des mots en langage féerique. Le bois fut alors inondé d'une lumière aveuglante et l'instant d'après il ne restait là que le corps froid et sans vie de la fée, une flèche plantée en plein coeur, puisque c'était là le seul moyen de mettre un terme à cette beauté insolente. Les quatre agresseurs tournèrent les talons et s'éloignèrent de leur pas raide et froid en emportant le seul enfant qu'ils aient réussi à récupérer, laissant le corps immobile de sa mère au milieu du fourré. L'émeraude de son regard fixait les étoiles et transperçait la nuit sans plus aucune émotion. Elle était toujours aussi belle mais qui donc pouvait s'en soucier à présent?...